Quelques mots d’histoire...

La Psychothérapie Institutionnelle

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Le syntagme apparaît pour la première fois en 1952, dans un article intitulé « La psychothérapie institutionnelle française », publié dans la revue Anais Portugueses de Psiquiatria, écrit par deux psychiatres français : Georges Daumezon (qui en a fait la proposition) et Philippe Koechlin.

Il s’agit du début d’un long processus de théorisation, qui court encore aujourd’hui, d’une pratique psychiatrique remontant aux années de la Seconde Guerre mondiale.

Il n’est pas possible de donner une origine à ce qui s’est mis en place, peu à peu, sans concertation, dans différents lieux. Il n’y a pas d’inventeur, pas d’acte de naissance. On pourrait remonter jusqu’à Philippe Pinel.

Arbitrairement, on choisira ici, comme lieu d’origine, l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère, et comme fondateur, le psychiatre catalan François Tosquelles.

Ce dernier, républicain marxiste de sensibilité libertaire, a déjà eu l’occasion de transformer la pratique médicale en Espagne, pendant la guerre civile. Il a, par exemple, embauché des prostituées comme personnel soignant, celles-ci s’y connaissant, en matière d’hommes (voir le film réalisé sur François Tosquelles :Politique de la folie).

Condamné à mort par le régime de Franco, il se réfugie en France à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, avec dans ses bagages, deux livres : Celui d’ Hermann Simon (Hermann Simon, Aktivere Krankenbehandlung in der Irrenansalt ; ( c’est dans ce livre que l’on trouve la thèse qu’un établissement est un organisme malade qu’il faut constamment soigner) et la thèse de Jacques Lacan (Jacques Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité), dont il fait réaliser pendant la guerre des éditions clandestines par l’imprimerie du club des malades de l’hôpital.
Il participe alors à la transformation de Saint-Alban.

Tosquelles sera d’abord rémunéré comme psychiatre par le Mexique, le seul Etat qui ne reconnaîtra jamais le régime de Franco.

Tosquelles devra recommencer en France toute sa formation, repassant par les statuts d’infirmier, d’interne, pour devenir médecin-chef de l’hôpital de Saint-Alban en 1952 ;

Transformer les relations :

- L’élan presque fondateur, c’est la prise de conscience, chez certains membres des équipes soignantes, qu’ils se comportent avec les malades un peu comme les gardiens des camps avec les prisonniers. Il s’agit alors de modifier l’institution, entendons ici la structure de l’établissement, pour modifier les rapports soignants / soignés.

- La psychothérapie institutionnelle tente alors de « ...profiter au maximum des structures existantes afin d’essayer d’exploiter tout ce qui peut servir à ‹soigner › les malades qui y vivent » (Jean Oury, « La psychothérapie, de Saint-Alban à La Borde », op. cit.).

L’institution est intégrée à l’arsenal thérapeutique.

L’hôpital cesse d’être le lieu où l’on est soigné (et enfermé !) pour devenir le lieu parlequel on est soigné.

Dès le départ, la richesse des références est une des caractéristiques de ce mouvement : la psychiatrie bien sûr, mais aussi Karl Marx, Célestin Freinet (un instituteur ; Freinet prête son imprimerie à l’hôpital de Saint-Alban). Plus tard, les techniques de groupe nord-américaines (Kurt Lewin, Jacob Levy Moreno) sont introduits à Saint-Alban par M. Monod qui y est psychologue, la psychanalyse, le surréalisme.

Le Directeur, Lucien Bonnafé, orchestre cette activité, il reçoit Paul
Éluard qui transforme Saint-Alban en plate-forme d’édition clandestine, ainsi que d’importants agents de liaison de la Résistance comme Georges Sadoul ou GastonBaissette . Tout cela pour fonder sur le terrain une pratique qui prenne en compte la souffrance psychique.

Comme le rappelle Jean Oury, « ... il est impossible de parler de la
psychothérapie institutionnelle si on ne parle pas de la psychose, c’est
inséparable de la théorisation que l’on fait, de façon permanente, de la
psychose, de ce qu’on appelle la psychose ou les psychoses ; sinon cela n’a pas de sens. »

En 1947, Jean Oury arrive comme interne à Saint-Alban, il y restera jusqu’en 1949 quand il partira dans le Loir-et-Cher, à la clinique de Saumery – il voulait se rapprocher de Paris pour faire une analyse avec Jacques Lacan. Son frère Fernand, qui est instituteur Freinet, lui demande de recevoir un jeune homme qu’ils connaissent depuis l’adolescence puisqu’il a été l’élève de Fernand : Félix Guattari. Ce dernier collaborera épisodiquement avec Jean Oury à Saumery, puis de façon systématique, jusqu’à sa subite disparition en 1992, dans la clinique que fondera ce dernier en 1953 à Cour-Cheverny, La Borde, qui deviendra un haut lieu de la psychothérapie institutionnelle.

D’autres établissements existent (La Chesnaie, également en Sologne). Le mouvement a essaimé peu à peu en France (Pierre Delion en est un des éminents) et dans le monde. Il a par ailleurs eu une grande importance dans la création de la psychiatrie de secteur en France.
Il n’est pas question ici de tenter de retracer une histoire de la psychothérapie institutionnelle, ni de tenter une synthèse théorique. Il s’agit juste de donner quelques repères.

Gardons en tête « qu’il n’est plus simplement pris en compte le patient, mais aussi le lieu dans lequel il vit, qu’il s’agit de lui permettre d’être actif, non pas simplement un objet de soins », qu’ « il faut traiter les autres comme des sujets, non comme des objets ». Quand on entend ça de façon polémique, on ne peut pas être contre ; mais ça n’empêche pas de penser que, si on traitait les autres « comme on traite les
objets qui tiennent à coeur, ce serait un progrès fantastique ! »

Notons également une prise en compte du niveau politique. Tosquelles déclarera un jour que la psychothérapie institutionnelle doit marcher sur deux jambes : Karl Marx et Sigmund Freud, dont les oeuvres permettent de penser les deux aliénations, l’une psychopathologique, l’autre sociale.

- « Quand un atelier marchait bien, je me souviens qu’avec Félix Guattari on restait sur la réserve. Parce que dès qu’il y a mise en place d’une instance, ou d’un atelier, ceux qui y sont ont tendance à se regrouper, à se coller les uns aux autres dans un système de cooptation imaginaire, clos. Et il y a création d’un territoire. C’est une tendance dite naturelle. Plus on travaille bien dans un atelier, plus ça se ferme. Ce que j’appelle « la loi » doit intervenir pour casser ces territoires, ou du moins pour les ouvrir.[…] Donc, il y a ce tas de gens. L’institution, quand ça existe, c’est un travail, une stratégie pour éviter que le tas de gens fermente, comme un pot de confiture dont le couvercle a été mal fermé. La mise en place d’un club, c’est un opérateur pour éviter que ça fermente, sans se contenter de résoudre le problème par le cloisonnement et l’homogénéité. Or le problème est comparable quel que soit le tas de gens ; une école, une prison, une usine, un bureau. C’est pour ça que ce qu’on a appelé la psychothérapie institutionnelle – j’ai du mal à prononcer ce mot – est une instance critique de la société dans sa globalité. Eviter la dégradation d’un tas de gens par non-vigilance, ça demande du sérieux. Le sérieux, disait Kierkegaard, ça ne peut pas se définir. Le sérieux, c’est le sérieux.[…] Ce genre de travail est une façon de singulariser les gens qui sont là, de transformer, comme disait Gabriel Tarde, la foule en public, d’avoir affaire à l’hétérogène sans essayer de l’écraser. Ça, c’est l’exercice de la loi. Ça ne peut venir de l’établissement, qui ne peut produire que des règles. C’est un travail énorme parce que la loi, comme disait Lacan, c’est le désir. C’est ce qui structure l’ambiance, ce qui autorise une attention commune, une sympathie, une « attitude collective ». La mise en place concrète se fait par une structure de partage. « Partage est notre maître », comme disait Pindare. Si seulement… » (Jean Oury)

Notes et références :
1. (Jean Oury, « Psychiatrie et psychothérapie institutionnelles », dans L’Apport freudien : éléments pour
une encyclopédie de la psychanalyse, sous la direction de Pierre Kaufmann, Paris, Bordas, 1993)
2. (Jean Ayme, « Essai sur l’histoire de la psychothérapie institutionnelle », dans Actualités de la
psychothérapie institutionnelle, Vigneux, Matrices, 1985).
3. (Jean Oury, « La psychothérapie, de Saint-Alban-sur-Limagnole à La Borde », extrait d’une
conférence faite à Poitiers le 15 mars 1970).
4. "Psychothérapie institutionnelle, histoire et actualité" (éditions du Champ Social, 2007)
5. Biographie Croisée GillesDeleuzeFélixGuattari, François Dosse, Ed La Découverte. (2007) page 56
6. (Jean Oury, dans Pratique de l’institutionnel et politique, Vigneux, Éditions Matrices, 1985, p. 16).
7. (Jean Oury, L’aliénation, Paris, Galilée, 1992, p. 46).

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